jeudi 9 juillet 2009

Etats-Unis d'Afrique, quelle direction ?, par Jean-Philippe Rémy

Etats-Unis d'Afrique, quelle direction ?, par Jean-Philippe Rémy - Opinions - Le Monde.fr
Chronique
LE MONDE 09.07.09 15h13
Un jour, une nuit, un pays - le Ghana -, et puis s'en ira. Barack Obama, pour son premier voyage en Afrique les 10 et 11 juillet, n'a pas eu l'intention de s'éterniser, ni surtout de donner une dimension personnelle à son arrivée comme premier président noir des Etats-Unis sur la terre ayant porté la moitié de ses ancêtres. Lesquels, du reste, vivaient plutôt à l'est du continent, au Kenya, qu'à l'ouest, où se trouve le Ghana. Mais quand il s'agit d'origines, l'unité africaine surgit plus spontanément entre les hommes qu'entre les dirigeants des cinquante-trois Etats membres de l'Union africaine supposés leur donner un cadre politique.
Un seul pays pour un retour symbolique en terre d'Afrique, c'est tout de même bien peu. En comparaison, voici le nombre de nations soigneusement visitées par le président chinois, Hu Jintao, en deux voyages seulement : treize. Sans compter les déplacements de son ministre des affaires étrangères. La Chine, c'est entendu, a fait de l'Afrique une terre à investir. De son côté, Barack Obama ferait-il de la rétention d'africanité ?
Dans son discours d'investiture, le 20 janvier, à Washington, il avait mis en garde certains dirigeants du continent : "Ceux qui veulent prendre le pouvoir par la corruption et la répression de la dissidence sont du mauvais côté de l'Histoire." Au Kenya, où le père du président américain est né, a grandi et a mené une carrière globalement frustrante, on a vite compris le message. Et, depuis mai, on savait qu'il n'y aurait pas d'Air Force One à espérer à l'aéroport international de Nairobi.
Quel dommage ! Un passage de Barack Obama chez vous, tous les dirigeants de la planète le savent, cela allonge d'un bon mètre symbolique votre stature et votre cote de popularité. C'est peut-être fou, mais c'est ainsi. Il se trouve qu'il y a bien peu de raisons de faire bénéficier ces temps-ci les dirigeants kényans de ce bienfait. Le pays se remet vaille que vaille de la crise postélectorale de l'année passée, sans rassurer sur la capacité de sa classe politique à préparer un avenir moins sombre.
Pour les racines présidentielles, on verra donc plus tard. L'étape africaine d'Obama se fait au Ghana, modèle d'espoir pour le continent et destination privilégiée de la communauté noire américaine revenant sur les traces d'ancêtres emmenés par les négriers. L'ex-Côte de l'Or est aussi le premier pays du continent à avoir accédé à l'indépendance après la colonisation. C'était en 1957, sous la houlette de Kwame Nkrumah, un des grands hommes du panafricanisme, ensemble de théories destinées à édifier l'unité de l'Afrique en lui donnant un cadre politique, mission théoriquement portée aujourd'hui par l'Union africaine (UA).
Depuis, Mouammar Kadhafi, le dirigeant libyen, qui en est le président pour un an, et auquel les ressources en gaz et pétrole de son pays valent d'être invité à planter sa tente et à multiplier les provocations dans des villes comme Rome ou Paris, a repris le flambeau du grand prédécesseur Nkrumah, en adaptant le propos. Le Guide tente de créer, à marche forcée, des Etats-Unis d'Afrique dont il se voit le chef naturel. En guise de démonstration préalable, ou pour sacrifier à un irrépressible penchant à l'excentricité dont on ignore s'il relève de la pure fantaisie, d'une volonté de brouiller et d'embrouiller, voire d'une pathologie originale, Mouammar Kadhafi s'est fait couronner "roi des rois" traditionnels d'Afrique au sommet de l'Union africaine de février. Costume fantaisie, aréopage de souverains traditionnels dûment "cadeautés", maquillage appuyé et teinture aile de corbeau compris.
Les chefs d'Etat africains, qui se sont étranglés en découvrant la farce, n'ont pas eu voix au chapitre. Au sommet suivant, qui vient de s'achever, le Guide de la Jamahariya recevait chez lui à Syrte, et a poussé à la création d'un nouvel organe exécutif qui, déjà, révulse des pays-clés du continent, comme le Nigeria ou l'Afrique du Sud. Pendant le sommet, il n'a, par voie de conséquence, pas été question sérieusement du thème d'origine, pourtant fort justement choisi : "Investir dans l'agriculture pour réaliser la croissance économique et la sécurité alimentaire."
Les dissidents n'ont pas plus eu l'occasion de s'exprimer sur la question du rejet de la Cour pénale internationale. Dans la nuit, sans discussion, selon les témoins présents, un texte a été adopté pour annoncer que l'Union africaine avait décidé de ne "plus coopérer" avec la juridiction internationale. Et d'offrir accueil, soutien et amitié au président soudanais, Omar Al-Bachir, poursuivi pour crimes contre l'humanité au Darfour.
Pourquoi ce divorce avec la CPI ? Tous les responsables actuellement poursuivis sont africains. Ce qui est sans doute une erreur, mais n'enlève rien à leurs torts. Et offre à Mouammar Kadhafi la chance de proclamer que l'institution a pour but secret la "recolonisation" du continent. Pourtant, trente pays africains ont ratifié les statuts de la CPI. Depuis le sommet, un seul d'entre eux a brisé la loi d'obligatoire solidarité. Le Botswana, qui tire le meilleur de ses ressources de ses diamants (pas de diamants du sang au Botswana) et de sa démocratie, s'est permis de dire non à la loi du silence imposée par le "roi des rois" d'Afrique et ses pétrodollars. Et promis d'arrêter Omar Al-Bachir s'il en avait le pouvoir, conformément au mandat d'arrêt international qui l'exige.
Courriel : jpremy@lemonde.fr.

Jean-Philippe Rémy
Article paru dans l'édition du 10.07.09