Le monde vu de la (future) Maison Blanche, par Michael T. Klare (Le Monde diplomatique)
Au-delà de leur vision commune de la nécessaire défense des intérêts des Etats-Unis dans le monde, les deux principaux candidats à l’élection présidentielle manifestent de réelles divergences. M. John McCain est un homme du passé et de la guerre froide alors que M. Barack Obama cherche à répondre aux bouleversements qui ont profondément altéré la géopolitique mondiale. Par Michael T. Klare
Professeur à Hampshire College (Amherst, Massachusetts) et auteur de Blood and Oil : The Dangers and Consequences of America’s Growing Petroleum Dependency (2005).
Alors que la campagne présidentielle américaine est entrée dans sa dernière ligne droite, les analyses de MM. John McCain et Barack Obama sur les difficultés internationales que rencontrent les Etats-Unis se rejoignent sur bien des points. Ils insistent sur les nombreuses menaces qui pèsent sur le pays dans le monde, soulignent l’incapacité de l’administration de M. George W. Bush à y faire face et appellent à un changement radical de stratégie. En les écoutant, on a la sensation étrange qu’ils se présentent tous les deux contre le président sortant.
Pourtant, si l’on tend un peu mieux l’oreille, des divergences deviennent nettement perceptibles, notamment lorsqu’il s’agit d’interpréter cette multiplication des risques hors des frontières. Tandis que M. McCain dénonce tout particulièrement les agissements de la Russie, dans des termes qui rappellent l’époque de l’Union soviétique, M. Obama privilégie des thèmes comme la prolifération nucléaire, les armes biologiques et le changement climatique.
Tous deux prônent la réactivation de l’Alliance nord-atlantique : M. McCain pour que les Etats-Unis y reprennent leur place historique de meneur ; M. Obama pour créer un partenariat équilibré avec les Européens. Leurs différences de point de vue ne relèvent pas simplement de la nuance ni de la rhétorique. Elles sont la marque d’un réel antagonisme quant à l’appréciation des défis qui se posent au monde d’aujourd’hui, et des meilleures manières de les affronter.
D’une certaine manière, cet antagonisme reflète le parcours et la personnalité de chacun des candidats. M. McCain a 72 ans. Il a vécu en pleine guerre froide, dans une famille de militaires, et voue une grande admiration à l’armée américaine et à ses valeurs. Il a été pilote dans la marine, de 1958 à 1981, et prisonnier de guerre au Nord-Vietnam pendant six ans.
M. Obama a 47 ans. Il a été élevé dans des conditions précaires par une mère seule et a beaucoup déménagé, vivant même en Indonésie, avant de s’installer dans la région de Chicago. Il parle souvent de son expérience de coordinateur de programmes sociaux (community organizer) dans les quartiers pauvres du sud de la ville, qui a profondément marqué sa vie de jeune adulte.
L’OTAN, une alliance de toutes les démocraties
Dans leurs positions actuelles, MM. McCain et Obama sont contraints de tenir un discours qui demeure dans les limites du politiquement acceptable. Ainsi, les deux candidats se donnent pour priorité de venir à bout du terrorisme au Proche-Orient et d’empêcher l’Iran d’accéder à l’arme nucléaire. Pour cela, ils envisagent même un recours à l’intervention militaire si nécessaire. Mais, derrière ces objectifs communs, se cachent des différences de perception.
M. McCain a été familier d’une armée américaine au faîte de sa puissance, dans les premières années de la guerre froide. Il est logique que le réveil de la Russie soit pour lui le premier des dangers, et que sa stratégie de défense repose sur une Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) aux mains de Washington, comme à l’origine. Ses positions et son vocabulaire sont ceux qu’affichaient les présidents Harry Truman, Dwight Eisenhower et John Fitzgerald Kennedy à l’égard de l’Union soviétique. « Les nations occidentales doivent montrer que l’OTAN forme un front parfaitement uni de la Baltique à la mer Noire, et que l’Alliance ouvrira les bras à toutes les démocraties qui veulent défendre la liberté », écrivait-il en 2007.
M. Obama voit les choses tout autrement. S’il peut faire preuve de virulence dès qu’il est question de liberté et de démocratie, il préfère en général éviter le conflit et créer le consensus autour d’objectifs communs. La guerre froide étant terminée lorsqu’il est devenu adulte, il n’est guère surprenant qu’il insiste sur des problématiques apparues après l’effondrement de l’Union soviétique : le terrorisme, l’armement biologique, la pandémie de sida, et le réchauffement de la planète.
Cette différence de perspective traverse l’ensemble des questions diplomatiques. Cependant, avant que la guerre n’éclate entre la Russie et la Géorgie, l’opposition philosophique profonde entre les deux candidats avait été occultée par l’ampleur de leurs désaccords à propos de l’Irak et de l’Iran.
La polémique sur la guerre en Irak a tellement dominé les débats politiques aux Etats-Unis qu’on pensait voir ce dossier jouer un rôle déterminant dans la campagne présidentielle. Certes, M. McCain est partisan d’un maintien des troupes américaines, alors que M. Obama souhaite les désengager rapidement. Toutefois, ce désaccord n’est qu’un aspect parmi d’autres de l’abîme qui les sépare.
Pour M. McCain, l’Irak est le « front principal » de la lutte contre le terrorisme, et tout échec entraînerait irrémédiablement une croissance globale du phénomène. Pour M. Obama, en revanche, l’Irak n’a jamais été le front décisif pour l’emporter et il serait plus efficace de poursuivre Al-Qaida en Afghanistan et au Pakistan (lire « Afghanistan, Pakistan, l’irruption des « “néotalibans” »). S’il est élu, il retirera une grande partie des troupes stationnées en Irak et renforcera la présence américaine en Afghanistan pour détruire les bases d’Al-Qaida et des talibans, le long de la frontière avec le Pakistan. Il s’est également déclaré favorable à l’attaque de positions de l’organisation terroriste en territoire pakistanais. C’est la tactique adoptée par l’administration Bush depuis quelque temps.
Maintien des troupes en Irak ou désengagement rapide ?
Même si elles sont tangibles, ces différences de point de vue se situent sur le plan de la méthode plutôt que sur celui de la doctrine. On observe un processus similaire au sujet de la maîtrise de la technologie nucléaire par le régime islamique iranien. En apparence, les deux candidats s’opposent : M. Obama préconise un dialogue direct entre Washington et Téhéran pour suspendre le programme iranien d’enrichissement de l’uranium, ce que M. McCain rejette absolument.
Pourtant, tous deux s’accordent à trouver inacceptable que l’Iran puisse disposer de l’énergie atomique. Ils approuvent l’usage de sanctions économiques pour le faire plier et envisagent l’action militaire si ces mesures s’avéraient insuffisantes. Là encore, leurs divergences sont de nature tactique, et non conceptuelle.
La guerre en Géorgie et dans le Caucase a en revanche révélé une ligne de fracture profonde. Dans ses premiers commentaires sur le conflit, M. Obama avait appelé les deux protagonistes à engager des pourparlers. « Toutes les parties en cause doivent s’asseoir à la table des négociations pour que la Géorgie reste stable », déclarait-il le 8 août. Un peu plus tard, il haussait le ton pour accuser Moscou d’avoir envahi la Géorgie sans motif légitime et réclamer le retrait des troupes russes. Mais il avait bien montré sa préférence pour la médiation.
Egal à lui-même, M. McCain réagit de façon beaucoup plus belliqueuse : pas question de discussions, il fallait condamner haut et fort la Russie pour avoir indûment agressé la Géorgie et la mettre au ban de la « communauté internationale », sans d’ailleurs dire un mot sur l’attaque géorgienne du 7 août en Ossétie du Sud (1).
Divergences profondes face à la Russie
C’est sur les implications profondes de ce conflit que divergent le plus les réponses des deux candidats. Pour M. Obama, il serait possible de réparer les dommages que cette guerre a causés aux relations russo-américaines, dès lors que les Russes reviendraient à des dispositions plus pacifiques. « Que les choses soient claires, déclarait-il le 11 août, nous souhaitons développer un partenariat avec le gouvernement de la Russie, et des liens d’amitié avec son peuple. » Pour M. McCain, il ne saurait en être question. Au contraire, son objectif est de mettre la Russie au pas en l’expulsant du G8, en fournissant une aide militaire et financière aux pays voisins pro-occidentaux et, surtout, en faisant entrer la Géorgie et l’Ukraine dans l’OTAN. Ainsi, les deux pays seraient assurés de la protection armée américaine et européenne en cas d’invasion russe.
Le candidat républicain se garde de le formuler explicitement, mais il ne fait aucun doute que ses principes d’action comportent une forte composante militaire. Le 11 août, il proposait que les Etats-Unis et leurs alliés « se concertent avec l’Ukraine et tous les pays exposés sur les mesures à prendre pour garantir leur indépendance », soulignant l’urgence d’une telle initiative « à l’heure où la flotte russe de la mer Noire occupe les eaux territoriales géorgiennes et dispose d’une base navale en Crimée ». S’il n’en a pas dit plus, il faisait évidemment allusion à un possible envoi d’unités américaines et/ou de l’OTAN pour faire pendant à la présence navale russe, établie depuis longtemps en mer Noire.
Dans la même déclaration, il appelait les Etats-Unis à prendre le commandement d’une opération visant à « renforcer la protection de l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan », laquelle pourrait aller jusqu’au déploiement de troupes américaines en Géorgie, en Azerbaïdjan et dans les régions avoisinantes.
L’évolution des relations entre les Etats-Unis et l’Union européenne dépendra significativement du candidat élu. M. Obama évoque souvent à quel point l’invasion de l’Irak leur a été préjudiciable. Il souhaite vivement restaurer une entente basée sur une répartition plus équitable du pouvoir. M. McCain ne nie pas davantage l’impact négatif qu’a pu avoir l’unilatéralisme de l’administration Bush et affirme qu’il adoptera lui aussi une attitude plus coopérative. Mais, dans ses propos, il donne sans cesse à Washington le rôle de dirigeant. Ainsi, dans un discours du 26 août, il critiquait les positions de M. Obama sur la crise en Géorgie, et déclarait que l’Ouest avait gagné la guerre froide grâce à « l’union des grandes démocraties, placée sous la direction ferme et déterminée des Etats-Unis ». Les implications sont claires : les démocraties occidentales devraient s’unir sous l’autorité « déterminée des Etats-Unis » pour soumettre la Russie.
Le conflit du Caucase aura eu pour effet de bien montrer en quoi les approches des deux prétendants à la Maison Blanche sont différentes en matière de politique étrangère. Avant qu’il n’éclate, leur plus grand désaccord portait sur la stratégie de lutte contre le terrorisme (Irak ou Afghanistan). Aujourd’hui, on peut résumer autrement ce qui les divise. Pour ceux qui le soutiennent, M. Obama est un homme tourné vers l’avenir. Il s’inquiète des bouleversements qui agitent la planète alors que M. McCain regarde en arrière et vit encore au temps de la guerre froide, une époque où le monde s’organisait autour de la rivalité entre les Etats-Unis et l’Union soviétique.
(1) Lire Jean Radvanyi, « Quand les “grands” jouent en Ossétie », Le Monde diplomatique, septembre 2008.http://www.monde-diplomatique.fr/2008/10/KLARE/16356- octobre 2008
mardi 6 janvier 2009
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