LE 4 NOVEMBRE ET L'AVENEMENT D'OBAMA -jeudi, 27 novembre 2008
par le Professeur Lansiné Kaba, Chicago
« A maints égards, les élections du 4 novembre 2008 marquent une date charnière dans l’histoire des Etats-Unis. Elles feront sans doute partie des dates les plus importantes de l’évolution de ce pays, depuis sa création à la Convention de Philadelphie en 1776. Elles annoncent, en effet, une nouvelle conception du leadership politique dans l’imagerie nationale, ainsi que le passage à une autre phase de la vie du peuple américain et peut-être de l’histoire de l’expansion de la démocratie. Ce processus démontre que les constitutions politiques sont certes des constructions historiques, mais aussi des documents vivants appelés à s’adapter aux exigences des générations qui se suivent sur les mêmes espaces géographiques. »Pour bien apprécier l’importance des récentes présidentielles et la place qu’Obama y occupe, un petit tour d’horizon s’avère utile. Les Pères fondateurs de la République fédérale des Etats-Unis étaient pour la plupart, dans une mesure ou l’autre, des disciples des philosophes éclairés qui ont fait du dix-huitième siècle une ère resplendissante dans l’histoire intellectuelle de l’Europe. Grands bourgeois ou propriétaires de domaines agricoles à main-d’œuvre d’esclaves, ces coloniaux principalement d’origine britannique aspiraient, malgré leurs différences, à fonder un système de gouvernement sans tyrannie, basé sur la raison et par conséquent préconisant la séparation des pouvoirs, le bicamérisme, la puissance du droit et la dévolution de certains pouvoirs aux Etats et aux circonscriptions locales. De leur consensus naquit le fédéralisme américain, avec un exécutif dirigé par un président de la République élu et dont les pouvoirs sont définis dans la constitution. Ce document fondamental, clair et précis a fait de l’Amérique, dans le langage des politicologues, la « première république » de l’histoire moderne.
« Le nouvel ordre était novateur, en effet. Mais, il était loin de remplir les conditions de l’idéal démocratique. Les auteurs de la charte constitutionnelle, révolutionnaires conservateurs, n’avaient pas anticipé l’égalité ni le vote des femmes dont l’influence devenait pourtant considérable dans la société. Il allait prendre plus de cent quarante ans et des campagnes de mobilisation et de protestation pour obtenir en 1919 le passage du 19e Amendement qui accorda aux femmes blanches le droit de vote, mais non pas tout à fait encore les possibilités d’assumer des responsabilités électives. Dans une grande mesure, la très longue marginalisation de la femme a contribué à la naissance du féminisme politique. Ce traitement inégal et indigne aide à expliquer la passion dont les supporters de Madame Hillary Clinton ont fait preuve pendant les primaires de 2008 ainsi que leur velléité de soutenir John McCain et sa colistière Sarah Palin, quand Obama décida de choisir J. Biden comme son colistier pour la vice-présidence. »Le cas des Noirs, c’est-à-dire leur ségrégation systématique ou, pour employer l’expression d’Orlando Patterson, leur « assassinat social à cause de la couleur de leur pigmentation (social death), restait unique, spécial et complexe. Au dix-huitième siècle, leur labeur fournissait déjà une partie considérable de l’économie, tandis que leur présence démographique marquait des traits de la vie culturelle des colonies. Néanmoins, les Pères fondateurs et les leaders des générations suivantes leur avaient nié le droit de citoyenneté et de participation à part entière à la vie du pays. A juste raison, au début des années 1800, le voyageur Alexis de Tocqueville, fin observateur et analyste perspicace, classifia la question noire parmi les problèmes majeurs qui confrontaient la viabilité du nouvel Etat américain. »Pendant plus de deux siècles, cette question allait troubler la conscience des citoyens américains, individuellement et collectivement. Comme une tumeur cancéreuse dont le patient néglige le traitement, le mal grossissait et se métastasait à d’autres organes, en l’occurrence aux territoires de l’intérieur dont les habitants blancs voulaient se joindre à la Fédération.
« La question noire devenait incontournable. Elle allait se situer au centre des grands débats civils, moraux et religieux qui ont secoué le pays dans la premièr moitié du dix-neuvième siècle ainsi que des causes de la Guerre de Sécession entre le Nord et le Sud. Ce conflit fratricide, farouche et sanglant faillit, entre 1861 et 1864, engouffrer le système des Etats-Unis. Un fait historique très important à souligner, ce fut le recruitement massif des Noirs par l’armée fédérale et leur participation aux combats et aux autres nécessités de la guerre pour gagner leur liberté. La victoire du Nord mena à l’abolition de l’esclavage et à l’intégration des Noirs à la vie politique. mais l’expérience fut de brève durée. En dépit de la déclaration de l’Emancipation et de l’extension des droits, en effet, vite les préjugés l’ont emporté sur le bon sens et l’esprit de citoyenneté voire de l’amour inclusif et sans réserve de la patrie. Cette réaction massive finit par établir une forme pernicieuse de négrophobie et un système étendu et impitoyable de discrimination connus sous le nom de jim crow. Paradoxe, ce régime était anticonstitutionnel, mais légal. »Bien que libre, le Noir allait ainsi se voir exclu de la vie politique et sociale générale. Comme il n’était plus une propriété privée, il était à lui-même abandonné, sans défense dans un monde dur et en mutation sociale profonde. Les campagnes de mobilisation et de protestation organisées par la communauté noire et ses alliés des églises et de syndicats rencontraient des réactions brutales et macabres de la part des groupes suprémacistes et la répression musclée de la part des forces de l’ordre. Ces événements ont coïncidé aussi avec le début de l’industrialisation des Etats-Unis et ensuite avec sa participation victorieuse à la Première Guerre mondiale. Désormais, l’Amérique devenait un objet d’admiration pour son miracle économique et technique et sa volonté internationaliste, mais aussi de mépris pour sa politique raciale.
« En 1945, le contexte général de l’après-guerre, doublé de l’ardeur politique et intellectuelle des leaders noirs et des progressistes blancs antiracistes, a apporté une nouvelle dynamique à la lutte. L’année 1964 allait voir, grâce à l’effort combiné de Martin Luther King et du président Lyndon Johnson, le passage des législations pour les droits civiques. C’était l’amorce du changement, l’ouverture du pays aux étrangers d’origine non-européenne tels que le père d’Obama et d’autres Africains. Nul ne croyait, cependant, qu’en quelque quarante ans l’Amérique allait avoir non seulement des gens de couleur au Congrès, au gouvernement, à l’état-major des forces armées et à la Cour supreme, mais aussi un président noir et sa famille à la Maison blanche. L’histoire est bel et bien la science de l’imprévisible dans les mains des forces souvent invisibles. »De là découlent l’extraordinaire ferveur qui a accueilli ici et partout ailleurs l’élection d’Obama. Le monde en effervescence lui chanta, ainsi qu’à l’Amérique, une ode triomphale en l’honneur du changement survenu. Cette victoire démontra la volonté de tout un peuple d’enterrer une période sombre de son histoire. Le 4 novembre, la raison l’a emporté sur les préjugés et la crainte, la conscience économique sur les présomptions de supériorité, l’esprit de concitoyenneté sur celui de l’exclusion et la communion générale sur le particularisme ethnique ou régional. Tout cela est inspirant, élévateur et transformateur.
« Ainsi, les barrières, réelles et psychologiques, qui ont longtemps freiné la marche du progrès se sont écroulées.. C’est pourquoi bien des larmes ont coulé dans la nuit du 4 novembre, sous un ciel automnal d’azur et embaumé, dans le Grand Parc élégant de Chicago au bord du lac Michigan, pour saluer l’événement et rendre hommage à un homme exceptionnel et à une nation hors du commun. »Par une coïncidence fortuite, ce changement, comme pour rappeler l’essence de la civilisation américaine et comme pour donner raison à Léopold S. Senghor, renvoie à la rencontre et a la symbiose des gènes issus de l’Afrique noire avec ceux de l’Europe sur le terroir américain, plein de possibilités, de diversités et de contradictions, et donc de challenge pour les personnes qui choisissent d’y élire domicile. Obama appartient à la catégorie des nouveaux Africains -américains, c’est-à-dire des Noirs de souche récente aux Etats-Unis et donc dépourvus d’attaches biologiques et historiques avec le passé du Noir américain issu des plantations. Obama est une synthèse des cultures, cependant. C’est ce qui fait de lui un homme à l’aise avec les mondes blanc, noir et asiatique et donc ouvert au dialogue des civilisations ; et c’est ce qui fait son attrait, sa maturité et sa force. En un mot, l’univers se retrouve en lui.
« Ainsi, l’Amérique vient de vivre un moment fascinant. La campagne présidentielle, longue et coûteuse, intense et mouvementée, pleine de surprises et d’excitations, opposa au départ plusieurs candidats au sein des deux grands partis traditionnels, le parti républicain communément appelé Great Old Party G.O.P.) et le parti démocrate. Ensuite le pugilat s’est limité à leurs porte-parole sortis vainqueurs des primaires. Malgré les apparences, insistons-y, les deux formations partagent ensemble un certain idéal et une certaine vision des Etats-Unis. »Deux personnalités de tempéraments, d’origines et d’expériences académiques et pratiques différentes se sont livré un duel fascinant sur leur vision de la crise que l’Amérique et le monde traversent aujourd’hui. C’est pour dire que la politique dans ce pays, loin d’une idéologie abstraite, vise toujours à résoudre, par des actions ponctuelles, des problèmes concrets et urgents auxquels l’électorat fait face. Les électeurs pour la plupart votent sur la base des considérations personnelles. Les partis se distinguent comme des conglomérats de groupes et d’intérêts particuliers plus que des organisations de classes et d’idéologies.
« Le duel de 2008, bien que grand et imposant, n’était pas celui de David et de Goliath. Cependant, il avait tout de l’ardeur et de la passion des combats de gladiateurs, chacun possédant son verbe, ses armures et ses partisans. Dans l’entourage du républicain, on distinguait surtout une foule homogène d’admirateurs blancs, d’âge mùr voire vieillissant, sûrs d’eux-mêmes et exultant de satisfaction. Le candidat démocrate, par contre, attirait dans les amphithéâtres et les arènes un raz-de marée d’admirateurs de toutes couleurs, conditions sociales, croyances et âges, notamment la jeunesse dont la mobilisation phénoménale grâce à l’électronique allait s’avérer déterminante. » En temps ordinaires, l’ancien combattant décoré des plaines rizicoles du Viêt-Nam, pilote héritier d’une lignée d’amiraux, vétéran du Congrès, politicien talentueux et capable de laisser un impact par son discours simple et concis, le Sénateur John McCain de l’Arizona, devrait l’emporter, d’autant plus qu’il était sorti ragaillardi et rafraîchi de la Convention de Saint-Paul/Minneapolis en septembre (son quota dans les sondages d’opinion s’éleva sensiblement alors, après le choix de la très télégénique Sarah Palin, gouverneur de l’Etat d’Alaska). En outre, son parti dispose de grosses ressources financières et d’un savoir-faire reconnu dans l’organisation et la conduite des élections présidentielles. Mais, le principe de l’imprédictibilité gouverne souvent en démocratie. Le choix de Sarah Palin finit par porter préjudice à McCain, cependant. Par ailleurs, durant ces huit dernières années, c’est un fait, le pays a changé, culturellement et démographiquement.
« Face au candidat du G.O.P., aux débats publics télévisés et dans les publicités sur les chaînes de télévision, se dressait, dans une silhouette mince et élégante et avec une confiance rassurante, l’adversaire démocrate, le Sénateur d’Illinois, Barack Hussein Obama, issu de « l’autre pays », l’Amérique des gens ordinaires, des classes moyennes, des anciens et nouveaux venus avides de changement. Le génie d’Obama se rapporte à sa jeunesse, son charisme, son allure calme et sereine, réfléchie et révérencielle. Pour lui rendre justice, il faut souligner aussi sa capacité prodigieuse d’absorber les concepts et d’incarner les valeurs sur lesquelles repose la grandeur du pays, en l’occurrence l’amour du savoir, du travail et du loisir, de la liberté et de la justice. »Comme une étoile radieuse dans le firmament sombre d’un monde criblé de difficultés de toutes sortes, Obama dévoile l’assurance. Par son savoir qui rappelle Thomas Jefferson, son verbe qui reflète la puissance et l’éloquence de Frederick Douglass, d’Abraham Lincoln, de Martin Luther King et de Malcolm X « le réformé », il offrit des raisons d’espérer et de croire en l’Amérique et d’œuvrer pour l’unité des nations de la terre affectées toutes par les mêmes problèmes d’environnement et de financement. En somme, il dégageait une aura de pureté que d’ordinaire on associe avec les hommes de religion- - parfois, en effet, on entendait un écho de spiritualité dans ses discours. Il a su réconcilier les nourritures terrestres de l’histoire avec les idées célestes de progrès du futur pour toucher et inspirer son auditoire. Grâce à ces dons, il put montrer l’inconsistance des arguments et propagandes de son rival John McCain, répondre aux attaques souvent maladroites des ténors du parti républicain et au désillusionnement provoqué par le régime « impérial » impulsif de George W. Bush.
« La victoire d’Obama impressionne à plus d’un titre. En premier lieu, sa campagne a été menée d’une manière professionnelle impeccable, sans fuites embarassantes de renseignements de stratégie et sans querelles intestines entre les conseillers. Le candidat a projeté durant la campagne l’image du capitaine en commande ferme de la barre du gouvernail et de son équipage. L’impression était positive et remarquable. »En second lieu, Obama a attiré dans l’arène bien des gens qui avaient l’habitude, pour une raison ou l’autre, de ne pas s’inscrire sur la liste électorale ou de ne pas aller aux urnes le jour du vote. Grâce à l’énorme « budget de guerre » qu’il s’était habilement constitué, ses organisateurs sillonnaient les régions. Il s’est enhardi jusqu’à concourir dans les Etats du sud connus depuis 1964 pour leur allégeance au G.O.P. Il a osé, c’est-à-dire il a appliqué son paradigme de l’audace, titre de son livre très achalandé.
« Ainsi, Obama n’eut en aucun moment peur d’affronter les populations, articulant partout et avec la meme équanimité son espoir pour le pays. Ce pari courageux rapporta des dividendes appréciables pour l’obtention des suffrages des Noirs, , des femmes, des gens éduqués et des travailleurs, pour les clés de la Maison blanche, la mainmise des démocrates sur le Congrès et les gouvernorats des Etats. Chose sans pareille dans l’histoire américaine et rappelant un tant soit peu le système du parti unique, il n’ y a plus de républicains dans la délégation de la Nouvelle Angleterre à la Chambre des Représentants ! Avec un tel succès et la discipline de son parti, Obama a la chance de réaliser l’essentiel de son programme. »Obama a transcendé les considérations de race, de religion et d’ethnie qui obstruent la vision des gens bien pensants et conduisent au conflit (leçon pour l’Afrique, n’est-ce pas ?). Sa victoire et, par extension, celle des démocrates symbolisent la prééminence de la volonté du peuple. Ayant gagné ce gage d’une façon honorable, il appartient à la classe des leaders qui font appel au meilleur de chacun pour bâtir sa nation et s’engager dans le dialogue international pour la concorde dans le monde.
« A quoi les Africains doivent s’attendre de la part d’Obama dont le père était venu d’Afrique comme étudiant ? Cette question m’a été posée plusieurs fois. Un leader, rappelons-le, est toujours élu par son peuple pour une vision et une mission appropriées au cadre de cette entité nationale. Pendant la campagne, Obama ne pouvait pas jouer sa carte de descendant d’Afrique, tout comme Kennedy n’avait pas pas mettre en exergue son origine d’Irlandais catholique. Mais, il sait qui il est et ce qu’il veut. Il désire exceller dans la responsabilité d’être le premier serviteur des intérêts de la nation qui vient de le porter à la magistrature suprême. A ce titre, il doit exécuter les priorités de politique intérieure et extérieure nécessaires. »L’assistance étrangère fait partie de ce programme politique. L’histoire montre que l’aide américaine est depuis longtemps globale et se manifeste en général quand et où besoin en est. L’Afrique occupe une certaine place dans cet agenda. Pendant la campagne, Obama exhortait ses concitoyens à œuvrer pour eux-mêmes et à ne pas tout attendre de l’Etat puisque l’Etat ne peut pas tout faire. Implicitement, il prenait position contre la politique de la main tendue, de l’apathie et de la dépendance ; il plaidait pour la tradition de s’aider soi-même. Ces idées intéressent l’Afrique.
« C’est pourquoi, nombreux, les progressistes africains souhaitent que la voix d’Obama résonne avec force contre les tyrans qui bafouent les droits de leurs citoyens et s’accaparent de leurs ressources. Ils ambitionnent que le Chef de l’exécutif américain se prononce pour la bonne gouvernance et la bonne gestion, la probité et la responsabilité des gouvernants devant leurs peuples, en somme pour la démocratie et la paix. Sous son administration, l’engagement des Etats-Unis pour l’Afrique peut, comme en Europe et en Asie après la Seconde Guerre mondiale et la guerre de Corée, s’orienter et mettre l’accent sur le besoin de renforcer l’armature institutionnelle et juridique des Etats afin d’encourager les investissements à long terme et de promouvoir une croissance et un développement durables. Une telle initiative sera remarquable. »
Lansiné Kaba, Ph.D.
Winner of the Herskovits Prize
for the year best book on Africa
Professor emeritus
Former Dean
Former President, African Studies Association
University of Illinois at Chicago