lundi 15 décembre 2008

Démonstration d'humilité

Michel Gratton : Démonstration d'humilité Chroniqueurs
Lune des plus grandes qualités du vrai leadership est d'avoir l'humilité de s'entourer de gens forts. Idéalement, plus forts que soi. S'il ne l'avait pas déjà fait, Barack Obama en a donné toute une démonstration cette semaine en annonçant la composition de son équipe d'affaires extérieures.
Non seulement a-t-il choisi des sommités d'une expérience, de qualifications et d'un calibre superlatifs, mais il a osé se fier à des gens qu'on qualifierait facilement d'adversaires politiques, sinon idéologiques.

Les États-Unis n'a pas vu ça depuis Abraham Lincoln, il y a un siècle et demi. Le président le plus vénéré de l'histoire américaine avait choisi de former un cabinet rempli d'adversaires qu'on décrivait alors comme étant «une équipe de rivaux».
Comment a-t-il réussi ?
Avant d'être lâchement assassiné dans sa cinquième année à la présidence, il a changé le cours de l'histoire en gagnant la Guerre civile pour abolir l'esclavage. Un exploit qui permet, entre autres, à Barack Obama d'être président aujourd'hui. Curieusement, comme Obama, Lincoln était citoyen de l'Illinois lorsqu'il a été élu président, mais originaire d'un autre état.
C'est sa tasse de thé
D'abord il y a évidemment Hillary Clinton, à qui Obama a «volé» l'investiture démocrate et probablement la présidence, après une bataille acharnée et féroce de deux ans jusqu'à la dernière primaire. Elle sera la prochaine secrétaire d'État, l'image et la voix de l'Amérique à travers le monde.
Il y a à peine quelques mois, Hillary disait d'Obama que sa seule expérience internationale se limitait à avoir prononcé «un discours». Et Barack disait de Clinton que son expérience internationale se limitait à avoir «pris le thé avec des ambassadeurs». Inutile de dire que les médias américains s'amusent ferme avec ça.
Choix renversants
Mais, sans avoir le panache de Hillary Clinton, deux autres choix du président élu sont tout aussi audacieux, même renversants.
Pouvait-on s'attendre que Obama, un opposant farouche à la guerre en Irak depuis les tout premiers jours, maintienne en poste nul autre que Robert Gates, secrétaire à la Défense de George W. Bush depuis deux ans ? C'est lui qui a présidé à l'envoi d'un plus grand nombre de troupes en Irak, une stratégie dont Obama n'a jamais admis le succès. Le président élu dit ne pas avoir vérifié les allégeances politiques de Gates, mais il n'y a aucun doute que cet ex-directeur de la CIA est un républicain.
Robert Gates est aussi proche du sénateur John McCain, le perdant de la course présidentielle. Mais pas plus que le général James Jones, un ami personnel de McCain, qui lui devient Conseiller à la sécurité nationale. Ce qui fait que les trois postes les plus importants de la politique étrangère des États-Unis seront comblés par trois personnes qui n'ont pas toujours été d'accord avec le nouveau président. On peut d'ailleurs fortement douter que les deux derniers aient même voté pour lui.
L'annonce de ces trois nominations aurait eu l'effet d'un coup de tonnerre dans l'opinion publique américaine, n'eût été du fait qu'elles avaient toutes fait l'objet de fuites depuis plusieurs jours. En fait, il y a au moins deux semaines qu'on sait que Hillary Clinton sera secrétaire d'État.
Certains prétendent d'ailleurs que Barack Obama est frustré d'être incapable de garder un secret depuis qu'il est devenu futur maître de Washington. Il est permis d'en douter. Car les fuites de ce genre sont depuis toujours des stratégies calculées précisément pour jauger et préparer les médias et la population à ce qui risquerait d'être une surprise désagréable.
Courage
Cela n'enlève rien au courage politique du nouveau président. Mais, outre son audace, le choix d'un tel entourage pour traiter des dossiers toujours prioritaires pour une superpuissance mondiale démontre deux traits de caractère essentiels de Barack Obama au pouvoir. D'abord, qu'il a une extrême assurance en ses moyens. Mais surtout qu'il est un politicien pratique avant d'être idéologique.
Pour ce qui est de sa sagesse, on verra plus tard. Une fois que ses conseillers auront eu l'occasion de le mettre dans l'eau chaude. La température monte très vite et très haut à la Maison-Blanche.
À court terme, le cas Hillary sera le plus problématique. Non seulement parce que les républicains l'ont en abomination, mais parce qu'elle ne vient pas seule. Qui dit Clinton, dit duo. Peu importe ce qu'elle dira ou fera, l'ombre de son mari Bill planera invariablement sur l'opération, avec son potentiel énorme de troubles à venir.
Quant à Gates et Jones, même si ni l'un, ni l'autre n'est perçu comme étant idéologue, le premier a dirigé une super agence d'espionnage aux activités souvent douteuses et le deuxième est un guerrier de profession. Barack Obama, lui, a été organisateur communautaire à Chicago.
Le président élu précise qu'il sera le seul à prendre les décisions. Et que la meilleure façon de prendre les bonnes décisions est d'être entouré de conseillers d'opinions différentes qui ne craignent pas le dire. Plutôt que d'avoir une mentalité de meute au pouvoir.
Il a raison. Mais, la politique ne pardonne pas. Ce qui semble courageux aujourd'hui peut devenir téméraire demain.
mgratton@ledroit.com