vendredi 21 novembre 2008

A BROOKLYN ET AU BRONX : La baraka s’appelle Obama

Quotidien Le Soleil - SENEGAL: A BROOKLYN ET AU BRONX : La baraka s’appelle Obama
Dans ces bouts de New York que sont Brooklyn et Bronx, la chance de l’Amérique s’appelle Barack Obama. Ici, les populations pensent que de l’esclavage à l’élection d’un président Noir, l’Amérique a fait un grand pas.
(New York, Envoyé spécial) - Samedi matin, 8 novembre. A mon réveil, à 7h 30, je retrouve au salon mon hôte et deux de ses colocataires, autour d’un petit-déjeuner avec une forte présence de café Touba. Ils en consomment presque tous. Des vendeurs en ramènent du pays. Ses deux colocataires sont des marchands. Ils commentent la probabilité d’une pluie annoncée la veille au soir par la météo dont les prévisions sont souvent exactes.
La pluie, pour eux, est synonyme de bonnes affaires. Car les New yorkais, ne voulant pas perdre de temps ou rater des rendez-vous, marchent sous la pluie avec un parapluie. Alors, quand arrive la pluie, Ndoye et Sow peuvent faire de bonnes affaires, au pied des buildings, des grands hôtels, sur les grandes avenues, etc.
Les gens s’arrachent comme de petits pains, ces « umbrellas » qu’ils peuvent écouler à 10 ou 15 dollars (environ 10.000 FCfa), en fonction des points de vente.
Après quelques minutes de discussion, ils sortent de l’appartement. Chacun prend sa voiture dont le coffre contient déjà beaucoup de parapluies. Ils prennent des chemins différents. Dix minutes plus tard, il commence à pleuvoir sur New York.
La pluie est fine. Mais refuse de s’arrêter, même au bout d’une heure. Je décide de sortir malgré tout, une casquette sur la tête et lourdement habillé. Je veux aller à Brooklyn. J’achète une carte qui peut me permettre de prendre alternativement le métro et le bus pendant une semaine. A New York, le métro est comme la ville. C’est un mixte de goût et de couleurs différentes qui font se rencontrer Blancs, Noirs, Chinois, Mexicains, etc.
Me voilà à la sortie du métro, marchant nonchalamment sur les rues arrosées par un vent frais, lesquelles laissent apparaître par endroits, le New York des clochards qui vous demandent dans un trépidant anglais, une moitié de dollar ou un bâton de cigarette. A cela s’ajoute le New York des agents de sécurité, ces fameux NYPD (New York Police Department) qui sortent d’on ne sait où, toujours courtois pour orienter et toujours ferme pour dissuader. Ils ne ratent aucune occasion pour mettre leur gyrophare tympanisant à qui veut tendre son oreille.
Je me retrouve plus tard dans ce bout de New York qu’est Brooklyn. C’est le côté Est de la ville, d’après la carte que j’ai. Brooklyn ou en tout cas ses parties que j’ai visitées, n’a presque pas de très grandes avenues, comme c’est le cas dans le Manhattan. Dans les salles bordant les rues, on sent une frénésie. Sur Brooklyn, il paraît qu’il y avait une connotation subversive qui liait le nom à la criminalité. Je ne l’ai pas senti durant les heures que j’ai passées dans ses rues. Il semble que c’est de l’histoire maintenant. La population que j’ai vue est composée de jeunes américains, des Noirs, des Latinos, des Blancs, des Africains dont une forte colonie de Sénégalais « Al pular », etc.
Je suis allé à la rencontre surtout des jeunes au pied de certains immeubles et dans des cafés pour des interviews express et des discussions.
Au deuxième jour de mon séjour, je suis toujours à la recherche de « ces petits riens » qui ont formé un tout pour Obama. Pour les jeunes Noirs de Brooklyn que j’ai rencontrés, la première « certitude » à évacuer est l’apparence de « lazy » (paresseux) qu’on colle injustement à leur peau. Ils refusent de se voir ainsi. Ils revendiquent leur citoyenneté américaine.
Harris Clyden Jr est un agent de sécurité de 30 ans. Il déclare avoir mis en place, avec quelques volontaires, un « petit mouvement de développement à la base ». « Les actions positives sont nombreuses chez la population. Cela a fortement changé Brooklyn. Et si vous pensez qu’il y a de la criminalité, soyez sûr que c’est beaucoup moins avant. Nous qui sommes nés à Brooklyn ne le considérons pas comme un lieu paumé... », déclare Harris.
Nous sommes un samedi et je voulais savoir son état d’esprit et celui de ses amis, depuis que le mardi 4 novembre, au soir, Barack Obama est devenu leur président. « Tout Brooklyn est pour Obama », lance avec bonheur Phil, ami d’Harris. « Il l’a fait ! », lance encore en riant, Phil, en référence à Obama.
Sous ce pied de bâtiment dont on profite du calme pour discuter, ces jeunes pensent que l’élection d’Obama est une bonne chose pour l’Amérique. « C’est la meilleure des choses qui pouvait arriver à l’Amérique. Ce qui s’est passé est extraordinaire. Faire le changement ? C’était possible en Amérique, mais pas avec n’importe qui. Désormais, c’est possible avec n’importe quel citoyen. Qu’il soit Noir, Blanc ou Latino. C’est le charme de cette élection », explique Harris. Denis, un membre du groupe, d’ajouter tel un historien : « Obama, qui est métis avec des origines africaines, est élu président à moins de 50 ans. J’ai appris et lu que c’est un mouvement fort des droits civiques qui a mis fin à la ségrégation raciale. L’esclavage est aussi aboli depuis plus de cent ans. Je suis sûr que dans tous les Etats, plus de 95 % des gens de couleur inscrits sur les listes électorales ont voté pour lui. De l’esclavage à l’élection d’un président Noir, l’Amérique a fait un grand pas ».
La pluie recommence à tomber sur Brooklyn. Un élément qui met automatiquement fin à la discussion. J’en profite pour partir dans le Bronx, une autre circonscription de New York que je rejoins après m’être perdu plusieurs fois, au bout de deux heures.
Le Bronx est l’une des cinq circonscriptions de la ville de New York. Plusieurs immigrants y habitent. Mais le Sénégalais Ibrahima Thiam pense que le Bronx est un melting-pot comme la ville de New York.
Au restaurant de Louis, je fais la connaissance d’Edgar, 32 ans, Noir né dans le Bronx. Il est très connu dans ce bout de rue. Il est, je crois, une sorte de troubadour au contact facile. On s’échange malgré tout quelques propos discourtois et finit par devenir des potes le temps d’un café. Il a l’air d’un Jamaïcain avec sa coiffure « rasta ». Mais se considère comme un Américain du monde. « Si l’Amérique est la capitale du monde, chaque citoyen du monde est le bienvenu dans la capitale du monde ».
C’est Harris qui me snobe en ces termes. C’est aussi peut-être une manière de montrer son ouverture et sa volonté d’échanger. Devenu très taquin, il pense que ni lui ni moi ne sommes Obama. Pourquoi ? « Car nous n’avons pas encore fait ce que les autres ne peuvent pas faire. Ça, Obama est le seul à le faire pour le moment », répond mon interlocuteur, avec des éclats de rire.
Je découvre qu’il a une belle voix d’où sort une douce et merveilleuse mélodie dans laquelle on retient les slogans de campagne « change we need » et « yes we can ». Ce qui va changer sa vie, il n’en a malheureusement aucune idée, lui qui est orphelin de mère. Tout au plus, est-il en mesure de raconter sa nuit du 4 au 5 novembre dernier.
« C’est beaucoup d’émotions. J’ai encore les larmes aux yeux », dit-il. Et de se lever, pour sortir « et fumer une clope ». Je le rejoins devant le restaurant. Entre deux bouffées, il me tient ces propos : « Ma grand-mère, avant sa mort, m’a raconté qu’il y avait beaucoup de personnes tuées pour avoir défendu les droits civiques. Ma mère m’a aussi dit, un jour, dans un accès de colère, que nous sommes des survivants. Je n’avais jamais rien compris. Maintenant, je peux comprendre que tout s’arrache ». C’est comme au basket-ball, il faut arracher la balle et marquer des points au panier , conclut Edgar. Lui comme les millions de jeunes Américains scrutent l’horizon avec beaucoup d’espoir.
Le journaliste Franck Rosegrant appelle à plus de lucidité dans ce mouvement général d’euphorie et d’espoir. « Il faut encore du temps pour faire de bonnes analyses. La majorité des acteurs est la population blanche. Cela a une signification en Amérique », semble avertir Rosegrant.
De notre envoyé spécial Sadibou Marone